
Février 2026. Troisième nuit d'affilée que je tiens, collé sur mon écran, à coder comme un dératé tout ce qui me passe par les doigts. Une envie, une fièvre plutôt, de tout chambouler, de tout refaire depuis le début. L'IA, elle avance, elle cavale, elle me dépasse et je cours derrière avec mes petites pattes et mes bouts de code appris à la va-vite sur un smartphone, sur une appli pour débutants, vous imaginez. Et pourtant, j'ai compris quelque chose : que je pouvais faire de belles choses, moi, des vraies, et en plus économiser un gros tas de fric. La trésorerie, c'est mon problème à moi, mon problème récurrent, mon compagnon de galère depuis le premier jour de l'aventure.
Mais là faut remonter, faut plonger dans le fond du bac pour comprendre où j'en suis aujourd'hui. Soyons honnêtes, on va pas se raconter des histoires, on va pas faire les Américains avec leurs grandes dents blanches et leur bonne humeur de façade. Je bouffe mes doigts depuis un moment. Je me voyais pas comme ça. Non. Frôler la clochardisation, c'est un grand mot quand même. J'ai une caravane, une belle caravane rongée par la vermine qui m'a sauvée la mise quand j'ai dû me rapprocher de ma fille. Mais j'ai un logement décent maintenant, je vais pas faire la pleureuse. J'arrive à nourrir ma gosse. Quatre ans. Elle s'en cogne du pognon, elle.
Mais je suis obligé de bosser en paysage à côté, voilà. C'est ça le souci. Te lancer dans le CBD quand t'as les poches vides, c'est du suicide pur et simple. Un suicide lent, propre, administratif. Et je l'ai bien senti, moi, ces deux dernières années. Oh la vache, la branlée monumentale que mes finances ont prise.
J'avais eu la bonne idée, enfin non, de me séparer juste au moment du grand saut. Et d'avoir un pote avec une ferme à 50 km, des terres à prêter. Trouver de la terre à cultiver en France, c'est un bordel cosmique. Des commissions, des cases à cocher, des formulaires vides de toute trace humaine, du copinage en règle de la cave au grenier. Et ce sont toujours les gros qui raflent le gâteau. Toujours. Depuis le début des temps.
Et moi au milieu de tout ça, je pensais naïvement que c'était ma chance, l'opportunité à saisir, le grand projet. Sauf que la réalité, elle a des petites dents acérées. Elle vous rattrape au détour d'un regard. Ce petit sourire, ces yeux immenses remplis d'amour sans rien demander en retour. Et moi qui réalisais que je ne les verrais plus qu'un week-end sur deux. Le vertige du vide, d'un coup. Il a fallu lâcher les grands idéaux, trouver une caravane, un point de chute à côté de chez sa mère, juste pour pas devenir complètement fou, retrouver un semblant d'équilibre. C'est fou un gosse. Ça vous tord un homme de l'intérieur. Ça vous change l'ossature. Bon, je m'arrête là. On va pas sortir la boîte à violons. On a tous compris la musique. On n'est pas là pour faire la manche à l'émotion et arrondir mon chomdu.
Le site internet était mort. Mort et enterré depuis un bail. J'ai dû ravaler ma fierté en décembre, changer mon fusil d'épaule. J'ai pris ma bagnole, j'ai démarché les shops un par un, tapé aux portes pour trouver quelques partenaires. Juste de quoi payer les factures qui s'empilaient. C'est fascinant cette vie, cette course perpétuelle après l'argent qui court toujours plus vite que vous. J'ai trouvé des pros, des clients qui paient rapidement. Ça met un peu de chaud dans la trésorerie, c'est rassurant, oui, mais c'est pas l'Eldorado non plus. La moyenne. Si je crève pas de chaud dans les jardins des autres en paysage pour compléter, c'est 1 000, 1 100 balles pour le moment. C'est frustrant de vendre son âme au prix de gros, mais ça pourrait être pire. J'ai mangé mon pain noir, je l'ai bouffé jusqu'à la dernière miette. Enfin je crois. On n'est jamais à l'abri d'une bonne blague dans cette existence.
Et pourtant, parfois, je me le demande. Je me demande si j'aurais pas une putain de bonne étoile planquée quelque part au-dessus de tout ça, qui me guide à tâtons dans le brouillard. J'ai toujours été border, toujours sur le fil, toujours un pied dans le vide, mais je m'en suis toujours tiré. C'est peut-être ça la vraie mécanique. Une espèce de résilience qui te durcit le cuir à force d'encaisser les épreuves. Arrive un moment, t'en as plus rien à foutre. T'en as plus rien à carrer de l'angoisse. À quoi bon se bouffer le foie à anticiper les catastrophes qui finiront de toute façon par te tomber sur le coin de la gueule si tu restes la tête dedans, à attendre bêtement la foudre sans prendre l'air.
Mais moi l'air, je le prends. Je le respire à pleins poumons. Je suis toujours fourré dehors. Toujours au contact de la terre, du vent, du vivant. C'est sûrement ça qui me sauve à la fin de la journée. Le fait d'avoir les mains dans la merde, de faire un vrai truc avec mes dix doigts. Ça te vide la tête. Tu penses plus aux factures quand tu tailles une plante.
Je me suis installé dans cette caravane, un coin sympa de la ferme de C., fin de saison 2024 pour les récoltes. Avant ça, des allers-retours de 50 km tous les week-ends pour m'occuper des cultures. Et c'est là que ça a commencé à sentir le gaz entre C. et moi. C. n'a pas la passion de la plante. Il compte son temps de travail. Il a raison d'ailleurs. Moi je ne compte pas. J'ai les crocs, moi. Sur l'itinéraire technique, on n'était pas d'accord. C. c'était le moins j'en fais, mieux je me porte, et ça se tient dans sa vision des choses. Moi c'était la taille, le palissage, on n'a rien sans rien. Et comme je me suis retrouvé à tout faire tout seul, il fallait bien s'arrêter.
La récolte merdique a joué aussi. Une saison à manger des seaux de flotte à longueur de journée. 2024, tous les chanvriers s'en souviennent, et nos fleurs outdoor aussi. Fin de récolte : 20 kg. J'ai pas dormi pendant trois semaines. La surveillance du séchoir, l'électricité qui sautait trois fois par nuit, la manucure à la main que Monsieur Charles pouvait pas faire à cause du baobab qu'il a dans le creux des paumes.
Ensuite fallait vendre. Mais les statuts, les papiers, pas nécessaire selon le grand au départ. Mon EI pas encore créée, plus question d'association sur les cultures. J'étais enclin à créer une SAS commerciale pour qu'on puisse au moins vendre ensemble. Une vraie boîte. Les Chanvriers Bretons. Voilà le nom. Et ce fut le début du parcours du combattant.
Toutes les banques. On s'est fait sortir de toutes les banques pour déposer le capital. Parce que j'ai mis du temps à comprendre, j'ai mis du temps à imprimer que « chanvrier », c'était cramé comme activité. C'était un mot radioactif pour eux. Et ces enflures en cravate, ils sont pas cons, les bougres. Ils ont la méthode. Ils te balancent pas dehors à coups de pompe dans le train. Non. Ils t'envoient une lettre. Une lettre toute mignonne, avec plein de belles paroles. C'est tellement bien tourné, tellement poli que t'as presque envie de les remercier de t'avoir craché à la gueule. « À la suite de l'examen approfondi de votre dossier... » Tu parles. Ils ont juste lu « chanvre », ils ont vu le spectre du blanchiment, le spectre de la drogue, le spectre des flics, et ils ont refermé le dossier, terrifiés comme des gamines dans le noir.
Impossible de créer une société liée au CBD en France. C'est un truc de malade. Un truc d'un autre siècle. Impossible d'avoir un compte, à moins de forcer le destin via la Banque de France. Moi et mon beau projet, tomates, chanvre, de belles serres, un beau crédit. Je me suis fait sortir par des conseillers avec leurs petites bouches en cul de poule. « C'est pas moi, c'est plus haut », blabla, « risque de blanchiment », blabla, et revenez pas, on vous a fichés.
La création de boîte ne s'est pas faite. Heureusement d'ailleurs. Le grand supportait pas de ne pas être le seul chef. Moi pareil sûrement. J'avais une vision, il fallait s'y tenir, je la lui imposais. Mais lui, de vision, il n'en avait zéro. Il voulait un présentoir dans un bureau de tabac et ma gueule pour démarcher tous les tabacs de Bretagne.
Le bureau de tabac, c'est spécial dans mon coin. Que des cinquantenaires souvent en couple. Faut choisir le bon moment. Pas aux heures de pointe. Attendre madame. C'est elle qui gère la compta et les commandes. Elle s'en tape du CBD, Chantal. Elle voit juste les grosses bascules qu'elle peut faire avec ces fleurs de haschich vendues à des clients qui ne posent pas de questions. Ton discours de paysan en difficulté, elle s'en tamponne. Elle a déjà son grossiste. Un CBD médiocre tout gris dans sa vitrine, 1 euro le gramme tarif public.
J'ai vu les tarifs pro grossiste. C'est une défaite nationale, les gars. République tchèque : 26 centimes le gramme, zéro THC. Des procédés pour retirer tout ça. Je vous parlerai pas de ces procédés, c'est flou même pour moi. Mais un laborantin qui analyse des échantillons de CBD lavé me l'a confirmé : plus de THC dans ces fleurs, par contre de nombreux autres pics apparaissent, et le laboratoire ne sait pas quoi chercher, ne peut rien déclarer. On ne sait pas. Voilà. Sous prétexte de protéger le consommateur avec des taux réduits, on l'empoisonne avec d'autres substances qui naissent lors des procédés d'abaissement. C'est ça la vérité. Personne ne la dit. Moi je vous la dis.
Alors face à ce cloaque, face à ce grand marché du poison légal et de la magouille à deux balles, j'ai dit stop. J'allais pas donner mes fleurs à bouffer aux cochons. Pas question d'aller ramper devant les Chantal de Bretagne pour brader ma sueur à côté de leur foin grisâtre.
Fin de saison 2024, j'ai eu le nez creux. 2 000 pèlerins sur Instagram. 2 000 types qui regardent mes fleurs en photo et qui likent. Je me suis dit : voilà. Voilà le truc. Voilà l'échappatoire. Vendre en direct, sans intermédiaire, sans Chantal et son présentoir, au prix qu'on décide nous, pour des gens qui veulent fumer propre. Se faire des couilles en or, enfin. D'abord écouler ces 20 kg avant qu'ils ne partent en poussière au fond du séchoir.
Le e-commerce, le futur. On a pris rendez-vous avec un cabinet de dev. Le mec nous a regardés, a sorti son devis : 6 000. 6 000 euros pour un site boutique basique, vous entendez ça ? 6 000 putains de pièces d'un euro chacune.
Moi avec mon compte à moins 500, mes zéros connaissances en informatique, je savais envoyer un mail. Google, Word, Excel avec les petites formules et les jolis graphiques. Ma daronne, elle trouvait déjà ça prodigieux. Je lui montrais un tableau croisé dynamique, elle me regardait comme si j'avais inventé le feu.
Alors ce no code. Webador. Un mois entier de ma vie que j'y ai laissé. Un mois à lui rentrer dans le lard, le nez collé à la vitre, pour m'apercevoir tout à la fin, au dernier foutu moment, que ma banque, la seule banque que j'avais réussi à gratter, et bien son module de paiement à elle, le prestataire il en voulait pas. Pas pris en charge. Ça voulait dire tu recommences tout, tu ravales ta sueur et tu repars à zéro, mon pauvre vieux.
J'en ai vomi des bons dieux. J'en ai craché une dizaine. Non pas que je sois croyant, hein, mais au fond on l'est tous un peu, je vous le dis moi. Les vrais athées, les purs, ça n'existe pas. Ils se donnent un genre, ils font les crâneurs, mais regardez-les un peu quand la mort approche, quand ça commence à sentir la terre fraîche : ça rampe direct vers le divin. Ils sont tenaces certains, d'accord, mais tout au fond, ils espèrent bien qu'il y a un truc qui les attend, que le noir total c'est pour les autres. Bref, j'ai juré, j'ai hurlé vers le ciel, parce que là la blague commençait à peser son poids.
Ça m'avait fait du bien pourtant, de gueuler comme un damné au beau milieu du champ. Les vaches, elles, elles m'ont regardé, bêtement, de leurs grands yeux vides. Je me demande toujours ce qu'elles peuvent bien avoir dans le ciboulot, celles-là. Et puis bon, il a fallu s'y remettre.
Et une semaine après, vu que j'avais fini par entraver leur mécanique, Wix. Un site lourd. Lent. Joliment emballé mais mal branlé de l'intérieur. Trop chargé. Le concept, il était là, l'idée elle était bonne. Mais présenté comme ça, c'était à vous filer l'ennui mortel. Moi j'avais eu l'idée de génie pourtant : rassembler tous les producteurs de CBD de France sur la même étagère. Ça n'existait pas encore, cette connerie-là. J'avais mis des jeux d'arcade, des concours. Je me voyais déjà au sommet. Je m'y voyais vraiment.
Et le concours Instagram. Ah, vous connaissez pas le concours Instagram. Faut que je vous explique le concours Instagram. Y a des types, en France, c'est leur métier. Ils se lèvent le matin que pour ça. Douze comptes, vingt identités, une organisation au cordeau. Ils te siphonnent les lots et ils disparaissent. Jamais un achat derrière. Jamais. Le CBD, c'est un bocal, tu finis par voir toujours les mêmes tronches qui reviennent. Tu les connais, tu leur souris parce qu'ils ont l'air gentils. Et c'est vrai, ils sont gentils. Mais commercialement, t'existes pas. T'es qu'un putain de distributeur automatique de cadeaux. J'en ai un, le mec il rafle pour 150 balles de produit et il trouve le moyen de revenir m'écrire, tranquillement, pour me dire qu'il lui manquait un malheureux sachet. L'air de rien. Comme on réclame sa baguette à la boulangère. Toi tu crèves la gueule ouverte, et lui il vient gratter son gramme manquant.
Le site a fini par ouvrir, oui. Et ce fut le désastre. La désillusion totale. Glacée. Propre. Une bonne tarte dans la gueule que tu vois pas venir. Et pour couronner le tout, ce bouzin-là me pompait un billet tous les mois. Un billet que je sortais de ma propre poche, parce que niveau trésorerie, la boîte, elle était à poil. C'est ça, la rançon d'un succès phénoménal. Ça coûte cher.
Y a deux mois, j'en étais à vouloir fermer, baisser le rideau, liquider le projet collectif, vendre mon chanvre en gros au shop du coin comme un vaincu.
Et puis j'ai eu un sursaut. Comme ces résolutions de début d'année qu'on prend le 1er janvier et qu'on oublie le 3. Mais là, non. Je me suis dit que j'allais pas abdiquer. Que les nouveaux outils d'IA, même si la moitié des gens hurlent au loup, pensent à Skynet, pleurent sur le réchauffement et la pollution, blabla, moi j'y ai vu ma porte de sortie.
Mais je divague. Je divague encore et toujours. J'espère que c'est pas gavant pour vous qui lisez. À la base, ce blog, c'est pour le SEO, pour faire de l'argent. C'est le nerf de la guerre. Mais je me suis dit que j'allais vous raconter des tranches de vie ici, quand vous passerez acheter vos produits bien-être sur la boutique. Ce sera ni hebdomadaire ni mensuel. Je posterai au rythme des inspirations. Et du temps que j'ai de disponible.
J'espère que ça va vous plaire, que vous allez enfin claquer votre argent sur ma production, que je puisse vendre à un prix correct et en vivre un peu mieux. Le site est généreux, fun, y a des super produits naturels. Il faudrait que je case plein de mots SEO pour remonter dans les recherches Google, car on arrive à la fin de l'épisode 1, et j'ai pas casé CBD naturel, CBD breton, le meilleur CBD pas cher qui vous empoisonne pas.
Allez, c'est tout pour moi aujourd'hui. Rendez-vous à l'épisode 2.